Rocinha et Vila Canoas

Favela de Rocinha

Favela de Rocinha

Rio est une de ces villes où, un jour tu es devant un musée splendide qui a coûté des millions, et le lendemain, au coeur de la favela où règne la pauvreté et la misère.

Même si je n’étais pas très partante, au départ, pour visiter les favelas, je suis très contente de l’avoir fait. En lisant le livre sur Rio que nous avons, maman est tombée sur une page « visiter une favela sans danger et sans voyeurisme ». Très emballée, elle m’a convaincue de le faire. Ce qui me gène, ce n’est pas de voir la pauvreté car je sais qu’elle est présente, alors que la plupart des habitants des beaux quartiers qui ferment les yeux sur la misère de leurs voisins proches. Ce qui me gène, c’est le sentiment que peuvent avoir les habitants des favelas en voyant des touristes européens se balader tranquillement dans leur quartier mitraillant de photos tout ce qui bouge. Bref, ce qui me gène, c’est le voyeurisme. Mais là, l’annonce dit que c’est sans voyeurisme… alors après un tour sur leur site internet pour être sûres de ce que c’était, nous avons réservé deux places pour un tour ce vendredi matin.

Le favela tour, c’est un organisme créé il y a vingt ans par Marcelo Armstrong qui en avait marre de voir la population des favelas stigmatisée par les termes « violence » et « pauvreté ». Il voulait montrer à tout le monde que, certes, les favelas ont de gros problèmes, mais il n’en reste pas moins qu’elles abritent des hommes et des femmes normaux qui travaillent pour gagner leur vie. En effet, il faut savoir qu’à Rio, les riches habitants des beaux quartiers ne veulent pas entendre parler des favelas mais tous leurs employés (femmes de ménage, gardiens, babysitters, chauffeurs…) en viennent. Au Brésil, la vie est bien faite : 55% de la population brésilienne travaille POUR les 45% des brésiliens de la haute société! Marcelo Armstrong a donc créé le favela tour pour montrer à qui le veut pourquoi la favela est un lieu normal mais atypique à la fois. De plus, une partie des recettes engendrées par ces tours (65R$ par personne pour la demi journée, soit 26€) est reversée au projet social « Para Ti » qui accueille les enfants après l’école pour les aider aux devoirs. Cependant, toujours pas très à l’aise à l’idée d’aller voir la pauvreté des gens comme ça, j’ai demandé au guide, Léo, ce que pensaient les habitants du Favela Tour. Étonnamment, les gens apprécient que les touristes viennent visiter leurs quartiers, cela leur prouve qu’ils existent et que contrairement aux cariocas millionnaires, des personnes s’intéressent à eux. Rassurée, je pouvais commencer la visite.

Aujourd’hui nous avons la chance de pouvoir visiter les favelas sous un jour nouveau. En effet, depuis décembre 2011, 20 favelas de la zone sud de Rio sont sous contrôle de la police , elles ont été « pacifiées ». Avant, elles étaient bien sûr sous le contrôle des narcotrafiquants, il y a eu le Comando Vermelho (le commando rouge) puis les Amigos dos Amigos (les amis des amis) et enfin le Terceiro Comando Puro (le troisième comando pur). Cela a donc commencé avec le Comando Vermelho qui tient son nom de l’origine de sa création. Dans les années 70, lorsque le Brésil était une dictature, les criminels ainsi que les opposants politiques étaient détenus dans les mêmes prisons. C’est ainsi que les narcotrafiquants ont pu rencontrer les communistes qui expliquèrent leurs théories sur la façon de diriger un peuple. En sortant de prison, les trafiquants devenus le Comando Vermelho ont appliqué ces 3 règles prenant les populations des favelas sous leur protection mais aussi sous leur contrôle : 0% de criminalité, par d’agression sexuelle sur les femmes, présence en cas de besoin (médicaments, problème de voisinage, etc…). Mais avec l’élection de Lula et la sélection de Rio de Janeiro comme ville d’accueil de la coupe du monde 2014 et des JO 2016, quelques favelas ont du dire adieu à ce système. Il y a 8 mois, les policiers ont entrepris la pacification de la plus grande favela du Brésil Rocinha (c’est celle que nous avons visitée, elle abrite 70 000 personnes sur une surface de 4km2). Cette pacification s’est faite par les armes, la police a installé des tanks dans la favela et la survolait en hélicoptère pour repérer les narcotrafiquants. Ces derniers ont riposté avec des mitrailleuses automatiques et des bazookas. 200 armes ont été retrouvées dans la favela de Rocinha. Aujourd’hui, contrairement aux précédents « nettoyages », les policiers restent dans les favelas (nous en avons croisé deux, fusils chargés à la main), évitant la reprise du pouvoir des narcotrafiquants. Il y a des formations « sociales » pour les policiers au coeur des favelas, cependant ils font beaucoup de fautes (dernièrement, une habitante a été violée par des unités de police) et la criminalité a augmenté car par exemple, certains règlent leurs comptes passés sous silence lors de la dictature des narcotrafiquants.

D’où cette question : si la criminalité a augmenté, les habitants sont ils vraiment heureux de cette pacification? Oui et non, sur le court terme, la vie est difficile, elle est autant voire plus dangereuse que lorsqu’il y avait les narcotrafiquants. Mais il faut laisser du temps au temps, de nombreux projets d’urbanisation sont en voie de réalisation : création de vraies routes, construction de bâtiments publics… Les favelas, grâce à la pacification, sont vouées à devenir de vrais quartiers à part entière. Dans la deuxième petite favela que nous avons visitée, la Vila Canoas, du béton a été coulé sur le sol de toute la favela, les escaliers ont été refaits, des égouts ont été installés ainsi que des compteurs électriques. L’installation de ces derniers sont une vraie aubaine pour les habitants car dorénavant, ils paient leurs factures d’électricité et ont donc un justificatif de domicile, légalisant l’existence de leur maison. De même, à Rocinha, un projet de relogement des familles, dont les maisons étaient tombées en ruine, a pu voir le jour au coeur de la favela. Malheureusement, si une partie de l’argent récupéré par les narcotrafiquants est redistribuée dans ces projets sociaux, une grande partie est aussi transférée sur les comptes suisses des hauts dirigeants du pays. Hélas, la corruption fait aussi partie du Brésil…

Enfin, il faut savoir que Rio de Janeiro compte 950 favelas, autant dire que les 20 favelas pacifiées ne sont vraiment qu’un grain de sable dans le désert. Elles n’ont pas été choisies au hasard : toutes se situent dans la zone sud (la zone touristique de Rio) et autour du stade de Maracana. Rio de Janeiro sera donc prête pour accueillir les touristes dans le calme et la sérénité lors de la coupe du monde et des JO, mais sera t-elle prête un jour à ce que ses 6 millions d’habitants (dont 1 million dans les favelas) vivent la même chose?

Ces visites m’ont beaucoup appris sur la vie de ces gens normaux qui ont une vie normale mais qui, malheureusement, à cause de leurs lieux d’habitation et de ceux qui les dirigent, sont rangés dans les catégories « pauvres et maffieux » sans avoir rien fait. Enfin, je peux voir que l’architecture et l’urbanisation n’est pas qu’une affaire de structure, de beauté, de lumière, d’espace, etc… c’est aussi et avant tout donner un endroit pour vivre aux gens, et cela de la meilleure façon possible.

Merci si vous avez tout lu (ou même qu’une partie) 😉 et désolée pour la qualité des photos…

Vila Canoas

Vila Canoas

Vila Canoas

Vila Canoas

Vila Canoas

Vila Canoas

Bibliothèque de l'association, pour les enfants

Bibliothèque de l’association, pour les enfants

Vila Canoas

Vila Canoas

Vila Canoas

Vila Canoas

Rocinha

Rocinha

Rocinha

Rocinha

Projet "vitrine" de logements sociaux au coeur de Rocinha

Projet « vitrine » de logements sociaux au coeur de Rocinha

Rocinha

Rocinha

En contrebas, les villas opulentes...

En contrebas, les villas opulentes…